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Entretien avec Angela Naser, Directrice de Women in Tech France
L’intelligence artificielle occupe aujourd’hui une place centrale dans les débats technologiques. Pourtant, derrière les avancées techniques et les promesses d’innovation, d’autres questions émergent : qui participe aux décisions qui encadreront son développement ? Quelles voix sont représentées dans les espaces où se construisent les règles de demain ? Et comment éviter que les technologies de demain ne reproduisent les angles morts et les déséquilibres du passé ?
Ces interrogations sont au cœur des réflexions d’Angela Naser, Directrice de Women in Tech France et consultante auprès des Nations Unies. Dans cet entretien, elle partage sa vision des défis qui accompagnent l’essor de l’intelligence artificielle et explique pourquoi la diversité doit être considérée comme un enjeu stratégique de gouvernance, d’innovation et de compétitivité.
Comme elle le rappelle : « La question n’est pas quelle IA nous allons construire. La vraie question est : quelle société voulons-nous construire grâce à l’IA ? »
Peux-tu te présenter en quelques mots et nous parler de ton parcours à l’intersection de la technologie, de l’intelligence artificielle et des institutions internationales ?
Je suis Angela Naser et j'évolue depuis de nombreuses années à l'intersection de la technologie, de l'innovation et de l'impact sociétal. Mon parcours m'a conduite à travailler au sein d'organisations internationales, notamment aux Nations Unies, tout en m'engageant activement dans l'écosystème technologique à travers Women in Tech.
Cette double expérience me permet d'observer les transformations numériques sous plusieurs angles : l'innovation, bien sûr, mais aussi la gouvernance, l'inclusion, l'éthique et les politiques publiques.
Aujourd'hui, l'intelligence artificielle est au cœur de ces enjeux. Nous avons souvent tendance à considérer l'IA comme un sujet technologique alors qu'il s'agit avant tout d'une révolution de société. Elle va transformer les métiers, l'accès à la connaissance, les services publics, la santé, l'éducation et même les relations internationales. La véritable question n'est plus de savoir si l'IA va transformer nos sociétés, mais comment nous allons accompagner cette transformation de manière responsable et inclusive.
Tu évolues dans des environnements où se prennent des décisions stratégiques autour de la technologie. Selon toi, qui participe aujourd’hui à la construction des règles qui encadreront l’IA de demain ?
La gouvernance de l'IA ne peut pas être laissée aux seuls acteurs technologiques.
Aujourd'hui, nous assistons à une co-construction impliquant les gouvernements, les institutions internationales, les entreprises, les chercheurs, le monde académique et la société civile.
L'intelligence artificielle est devenue un enjeu de souveraineté aussi stratégique que l'énergie ou la défense. Les questions qui se posent désormais sont fondamentales : où sont hébergées nos données ? Qui contrôle les modèles ? Qui définit les règles ?
Les décisions prises aujourd'hui auront des conséquences pendant plusieurs décennies. Il est donc essentiel que la gouvernance de l'IA soit aussi diverse que les populations qu'elle impactera et que l'Europe joue pleinement son rôle. Elle dispose de talents, de chercheurs de premier plan et d'entreprises innovantes. Le défi est désormais d'accélérer son passage à l'échelle pour rester un acteur majeur dans cette révolution technologique.
Pourquoi est-il important que davantage de femmes soient présentes dans ces espaces de décision et de gouvernance ?
Parce que les technologies ne sont jamais totalement neutres. Elles reflètent les choix, les expériences et parfois les biais de ceux qui les conçoivent.
Si les femmes sont absentes des espaces où se décident les orientations technologiques, nous prenons le risque de construire des systèmes qui ne prennent pas suffisamment en compte la réalité de la moitié de l'humanité.
Nous avons aujourd'hui une occasion unique d'éviter de reproduire les erreurs commises lors des précédentes révolutions technologiques. L'IA rebat les cartes et nous sommes encore au début de cette transformation.
Les femmes doivent être présentes à tous les niveaux : comme développeuses, chercheuses, entrepreneures, investisseuses et décideuses. Elles ne doivent pas être uniquement utilisatrices des technologies, mais également actrices de leur conception et de leur gouvernance.
On parle souvent de diversité comme d’un enjeu de représentation. Selon toi, en quoi est-ce aussi un enjeu de performance, de compétitivité et d’innovation ?
La diversité est souvent présentée comme une obligation morale alors qu'elle constitue également un avantage stratégique.
Les équipes diverses sont plus innovantes parce qu'elles confrontent des expériences, des cultures et des façons de penser différentes. Elles identifient mieux les risques, comprennent mieux les utilisateurs et développent des solutions plus adaptées à des marchés mondiaux.
Dans le domaine de l'IA, cette question est encore plus critique. Une IA développée par une minorité de profils risque de reproduire les biais de cette minorité. Construire une IA performante nécessite davantage de diversité de genre, mais aussi de diversité culturelle, sociale et disciplinaire.
L'avenir de l'IA ne doit pas être construit par quelques-uns pour tous, mais par tous pour tous.
À mesure que l’IA transforme les organisations et les métiers, quels sont les principaux risques si certaines voix ou certaines perspectives restent sous-représentées ?
Le premier risque est la reproduction des biais à grande échelle. Les données utilisées pour entraîner les modèles contiennent parfois des biais historiques qui peuvent être amplifiés par les systèmes d'IA.
Le second risque est l'exclusion de certaines populations des bénéfices de cette révolution technologique.
Mais au-delà de ces enjeux, le principal défi de l'IA reste profondément humain. Contrairement aux idées reçues, le défi majeur n'est pas l'algorithme. Ce sont la formation, l'acculturation, l'adaptation des compétences et l'accompagnement du changement.
Je suis convaincue que l'IA ne remplacera pas les humains. En revanche, les professionnels qui sauront utiliser l'IA remplaceront ceux qui ne l'utilisent pas. C'est pourquoi nous devons investir massivement dans les compétences tout au long de la vie afin que chacun puisse bénéficier des opportunités offertes par cette transformation.
Enfin, il existe un risque de perte de confiance. Les citoyens doivent pouvoir se reconnaître dans les technologies qui façonnent leur quotidien. L'inclusion est donc aussi une condition essentielle de l'acceptabilité sociale de l'IA.
Quelles conversations aimerais-tu voir davantage émerger au sein de l’écosystème tech dans les prochaines années ?
J'aimerais que nous parlions davantage de l'impact humain de la technologie.
Nous consacrons beaucoup de temps aux performances des modèles, à la puissance de calcul ou aux investissements, mais pas suffisamment aux compétences, à l'éducation, à l'inclusion et à la gouvernance.
J'aimerais également que nous parlions davantage de partage de la valeur créée par l'IA. Selon de nombreuses études, l'intelligence artificielle pourrait générer des milliers de milliards d'euros de valeur dans les prochaines années, avec des impacts majeurs sur la productivité, la santé, l'industrie, la transition écologique et les services publics.
Mais le succès de l'IA ne se mesurera pas uniquement à la croissance qu'elle génère. Il se mesurera aussi à notre capacité à faire en sorte que cette croissance bénéficie au plus grand nombre.
Enfin, j'aimerais que nous passions d'une logique de diversité comme sujet RH à une logique de diversité comme sujet stratégique. L'inclusion est un levier d'innovation, de compétitivité et de performance collective.
Quel message souhaiterais-tu faire passer aux femmes qui souhaitent aujourd’hui prendre davantage de place dans les secteurs de la technologie et de l’intelligence artificielle ?
Nous sommes à un moment charnière de l'histoire technologique. Les règles du jeu sont encore en train de s'écrire.
Je voudrais leur dire qu'elles n'ont pas besoin d'attendre d'être expertes pour prendre leur place. Leur voix, leur expérience et leur vision sont déjà précieuses.
L'intelligence artificielle ne doit pas être développée pour les femmes ; elle doit être développée avec les femmes.
Les technologies qui façonneront demain ont besoin de talents, d'audace et de perspectives diverses. C'est précisément pour cela que les femmes doivent être présentes à tous les niveaux : comme ingénieures, entrepreneures, chercheuses, investisseuses et décideuses.
J'aimerais conclure par cette conviction :
La question n'est pas quelle IA nous allons construire. La vraie question est : quelle société voulons-nous construire grâce à l'IA ?
L'intelligence artificielle de demain devra être performante, mais aussi éthique, inclusive et responsable. Car l'avenir de l'IA dépendra avant tout de l'intelligence collective que nous saurons mobiliser aujourd'hui.
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